
L’atelier des Lauves en 1901…
Pratiquement un siècle plus tard, en vacances, je découvre le sud de la France; ce sud qui rend moîte la moindre recherche d’odeur, qui éclate d’une luminosité peu familière pour un breton.
Aix en Provence, la ville natale de Cézanne, ce peintre qui m’est tant familier. Dans mes souvenirs, en effet, il me revient de mes déambulations scolaires au travers de livres que mon professeur de dessin me prétait, tout comme son attention particulière à ma curiosité non aléatoire. Cet homme me demandait de choisir des morceaux d’oeuvre, des espaces parlants, d’y entrer en les reproduisant pour mieux rencontrer la couleur…
Et me voici aujourd’hui sur les traces DU peintre, circulant dans sa ville, ne pouvant retenir quelque onomatopée propre à mon désir tant de fois retenu devant les panneaux contenant le mot magique: CEZANNE …
La visite va vite trourner à la déception car le constat est affligeant: « IL » est un enfant du pays, un des grands Maîtres de la peinture … Et pas un musée ici ne lui est consacré ! impossible de reposer son propre tourment devant une toile originale; rien qu’un buisness de posters, de tee-shirts et babioles en tout genre pour touristes… J’ai déjà ressenti cette même tristesse concernant Van Gogh… Où sont donc ces oeuvres qui transpirent du labeur forcené de ces Maîtres transportés par les couleurs enflammées de ce soleil tyrannique ? … Ah, oui c’est vrai ! Il y a ce marché mondial de l’Art…
Une seule chose continue de m’intriguer toutefois; ce sont ces panneaux directionnels indiquant la présence d’un atelier… Allons-y !…
Le véhicule garé dans un zone d’habitations indivuduelles et collectives, je me retrouve assez rapidement devant un grand mur de pierre flanqué d’un portail blanc avec un simple petit encart posé sur lequel sont indiqués les horaires d’ouverture. Un petit groupe de personnes attend là aussi le fameux sésame. Nous pouvons enfin entrer et mon premier regard caresse cette maison d’une douce et paisible simplicité. J’en ferai plus tard une aquarelle. Une personne nous divise en petits groupes pour faciliter et rendre la visite plus agréable. Je suis invité avec quelques personnes à attendre le prochain voyage en visitant le jardin qui s’offre de lui-même à nous: devant la maison un dallage sur lequel quelques bancs invitent au repos pour contempler cet espace qui semble avoir depuis toujours gardé son charme initial; arbres et pelouse déclinent un naturel évident entourant de bienveillance un tout petit plan d’eau duquel émergent quelques nénuphars satisfaits de ne point avoir la vedette dans cet espace bienheureux. La ballade se poursuit par des chemins qui contournent la maison; la nature se plait à se présenter dans toute sa simple vérité; et toujours quelque banc qui vous attend…
La chaleur m’est devenue douce compagne; je m’impatiente un peu; pourtant tout me paraît « luxe, calme et volupté« …
C’est enfin à notre tour de rentrer dans la maison. Dès l’entrée, dans la petite salle d’accueil, le guide nous reçoit et nous prépare en quelques phrases à la visite de l’atelier. Le coeur battant, je suis le groupe incapable de vous dire quelle direction nous avons prise. Il me semble encore aujourd’hui que nous montons un escalier. Et me voilà dans cet atelier. Il me semble grand tellement s’imposent coins et recoins à mon regard goulu. Notre guide, avec talent, nous parle de Cézanne. Chaque mot qu’il emploie dénote une réelle affection pour le peintre; chaque anecdote me prouve qu’il le connait bien… Mais quand va-t-il rentrer ? Pourrais-je le voir, lui parler ? … Il est vrai que depuis que j’ai pénétré cet atelier, j’ai le « sentiment d’y être le seul désordre, comme un homme qui pénètre dans la conscience d’un autre, et sans en saisir la loi, en devine la cohérence singulière* »… Je l’entends marcher, la palette posée là-bas dégage l’odeur d’un travail inachevé… Je vous assure.. Là ! Regardez ses pommes dans l’assiette!… Le guide nous explique le travail autour des natures mortes, les astuces pour y donner plus de perspective… Le grand escabeau pour élaborer les grandes toiles. Cest vrai, en fait que l’atelier est grand. Cézanne a même dû faire creuser dans un mur une sorte de gigantesque « meurtrière » pour entrer et sortir ses grands formats toilés … Mais à quelle heure revient-il?…
Les murs sont d’un gris neutre pour ne pas géner l’artiste dans son travail de coloriste…
Et me voilà planté devant la grande baie vitrée de l’atelier. Sont-ce les effets du temps sur le verre ? Est-ce mon imagination qui parfois déborde ? Mais à ce moment là, regardant les arbres du jardin, à travers les vitres, j’ai vu ce que Cézanne a peint : une végétation (dé)composée en touches particulières géométriquement colorées ; la signature, le style même du Maître.

… Ce jour là, j’ai rencontré Cézanne…
* »henri Matisse, roman » Louis Aragon.